Dis-moi où poser mes bâtons, je te dirais qui tu es

Lorsqu’on arrive quelque part il faut poser ses bâtons. De deux choses l’une :

  • ou il y a quelque chose de prévu, le plus souvent un bac genre gros porte-parapluies et c’est très pratique (Il faut simplement faire attention que le réceptacle ne se transforme pas en endroit où … oublier ses bâtons 🙂 )
  • ou il n’y a rien. Après avoir cherché le quelque chose de prévu, puis avoir essayé de les faire tenir dans deux ou trois endroits et les avoir vus se casser la figure en position croisée parfaite pour faire tomber le premier passant venu, on finit par les poser par terre le long d’un mur :(. Dans ce cas on sait que le gîte (le bar, le magasin …) sera quelconque (parfois pire). Ne pas offrir un service aussi utile que simple à mettre en place témoigne d’un manque d’empathie en général vérifié par la suite.

Heureusement le premier cas est de loin le plus courant.

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Inversion du Dedans et du Dehors

Habituellement « quand on va dehors c’est … pour passer d’un dedans à un autre : de la maison au bureau, de chez soi aux magasins … Dehors, c’est une transition … mais ça n’a pas de valeur propre. Le trajet de chez soi au métro, on le fait par tous les temps, avec un corps pressé, l’esprit retenu encore par les détails privés et projeté déjà vers les obligations du travail, les jambes au galop, pendant que la main vérifie … qu’on a rien oublié… Le plus souvent, dehors se tient entre deux intérieurs : un relais, une transition. C’est de l’espace qui prends du temps. Dans les marches s’étalant sur plusieurs jours … tout s’inverse. Dehors n’est plus une transition mais l’élément de la stabilité. Cela s’inverse : on va de gîte en gîte, de refuge en refuge. Et c’est le dedans toujours qui se transforme. On ne dort pas deux fois dans le même lit, d’autres hôtes font l’accueil chaque soir. Surprise renouvelée des décors, des ambiances. On s’arrête. Le corps est fatigué, la nuit tombe … Mais ces dedans sont des jalons … des transitions. Il faut dire aussi l’étrange impression que font les premiers pas, ceux du matin. On a consulté la carte, décidé du chemin, pris congé, équilibré le sac, repéré le sentier … Tout ce qui suppose un léger piétinement, des retours en arrière, des ponctuations : on s’arrête, on vérifie, on tourne sur place. Et puis le sentier s’ouvre … On relève la tête, et nous voilà partis pour marcher, pour rester dehors. Dehors c’est notre élément : la sensation exacte d’y habiter … et peut éclore alors cette impression étrange du matin, quand on a laissé derrière soi les murs du repos, qu’on se retrouve les joues au vent, tout au milieu du monde : c’est bien ici chez moi tout le jour, c’est là que je vais demeurer en marchant. »

Ce nouveau petit extrait de « Marcher, une philosophie » de Frédéric Gros reflète à merveille cette impression d’être chez soi que j’ai ressentie sur le chemin. J’y ajouterai cependant quelques remarques.

La première concerne le dedans. Si les gites sont des jalons, ils sont souvent beaucoup plus (surtout en France mais aussi quelquefois en Espagne). On y rencontre des hôtes généreux et/ou au parcours atypique. Principalement des anciens pèlerins qui ont décidé de faire leur vie sur le chemin :

  • couples qui se sont rencontrés sur le chemin
  • ancien directeur commercial souhaitant vivre en accord avec sa foi
  • ancienne naturopathe
  • informaticien chez un constructeur automobile travaillant à distance sur un projet de … télétravail
  • anciens de la com (j’en ai rencontré plusieurs)
  • soixantehuitards réfugiés du Larzac
  • éleveur victime des normes européennes
  • électrons libres n’ayant d’autre objectif que de vivre leur foi, d’accueillir, de donner leur temps
  • couple à la vision personnelle de son rôle et faisant souffrir le pèlerin (mais pour son bien 🙂 )
  • ancien éducateur ayant fait un burnout
  • retraités avides de rencontres (jusqu’à plus de 80 ans pour deux d’entre-eux)

Ca c’est pour les gîtes privés, mais il y a aussi les couvents, les monastères qui parfois en plus des pèlerins accueillent les rejetés de la société : vieillards sans revenus, alcooliques, fous doux …

Tout ce petit monde réparti sur un pays long de 1600 km et large de 500 m forme une micro société avec ses codes, ses histoires, ses légendes. Tout un mélange de générosité, de désintéressement et même si on rencontre parfois dogmatisme ou postures rigides il restera la plupart du temps le souvenir d’un bon moment riche en expériences humaines et passé à la recharge si nécessaire de ses batteries. Sans eux le chemin ne serait pas le même.

La deuxième remarque concerne le dehors. Ce dehors, ma nouvelle demeure, quoique très apprécié était parfois trop : trop spacieux, trop lumineux, trop beau, trop froid, trop chaud, trop mouillé, trop peuplé, trop retiré, trop fatigant …  Alors, si j’en avais l’occasion,  je me réfugiais dedans (l’intérieur d’un bar mais le plus souvent d’une église ou d’une chapelle où je venais chercher selon le cas repos, beauté, fraicheur, chaleur, silence, ombre, recueillement, bruit, chaleur humaine, wifi …) usant du contraste pour me régénérer. Autant de jalons intermédiaires, négatifs de mon nouveau domicile mais qui m’étaient nécessaires (plus qu’à d’autres ai-je constaté).

Finalement, pour paraphraser Frédéric Gros, dedans sur le chemin de Compostelle c’est parfois juste une transition mais ça peut aussi avoir une valeur propre.

Le bohneur de n’être personne

4 mois de silence. Pendant ces quelques mois lecture de quelques témoignages de pèlerins mais rien qui ne m’ai laissé d’empreintes. Et puis surprise ! Cadeau d’une amie : « Marcher, une philosophie » de Frédéric Gros. Ce passionnant petit ouvrage va m’aider à  mettre des mots sur les sensations les plus indicibles. Je commencerai donc ce 17 Novembre par un premier extrait.

« On ne va pas, en marchant à la rencontre de soi-même, comme s’il s’agissait de se retrouver, de se libérer des aliénations anciennes pour reconquérir un moi authentique, une identité perdue. En marchant, on échappe à l’idée même d’identité, à la tentation d’être quelqu’un, d’avoir un nom et une histoire. Être quelqu’un, c’est bon pour les soirées mondaines où chacun se raconte, c’est bon pour les cabinets de psychologues. Mais être quelqu’un n’est-ce pas encore une obligation sociale qui enchaîne (on se contraint à être fidèle au portrait de soi-même), une fiction bête pesant sur nos épaules ? La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. »

Oui, en partant je souhaitais aller à la rencontre de moi-même, me libérer des aliénations, redécouvrir mes vrais besoins afin de faire (si possible) les bons choix dans cette nouvelle partie de ma vie (je n’ai pas dit la dernière). Mais en marchant on n’est plus qu’un corps, un corps sans intellect et sans environnement social, un corps en prise directe avec sa fatigue et les beautés qui l’entourent. Marcher permet de prendre une distance avec le mythe du soi-même, de se réduire à son être instinctif et sensitif, d’abolir le passé et le futur. S’ensuit cette sensation de liberté si enivrante que l’on ressent en parfaite contradiction avec les contraintes liées à la marche (se lever tôt, porter un sac, marcher sous la pluie, sous le soleil ou dans le froid …) A vouloir se débarrasser de ses aliénations on se débarrasse de soi-même aussi : on jette le bébé avec l’eau du bain. Sur le chemin en marchant seule mais aussi en rencontrant d’autres marcheurs ce n’est pas le moi-même spécifique que j’ai trouvé mais cette partie de moi-même qui est commune à tous et c’est encore mieux.

Chemin faisant

Je profite de ne pas regarder le défilé à la télévision pour partager ce texte de Jacques Lacarrière (extrait de “Chemin faisant” que je suis en train de lire) dans lequel est inclu un texte de Gustave Roud (ami de Philippe Jaccottet). Ces textes tombent à pic pour m’aider à faire passer ce que j’ai pu ressentir en marchant en spécifiant tout de même que pour moi l’état second décrit n’est arrivé qu’au bout de quelques semaines. Je souscris à la remarque de Lacarrière selon qui cet état second devrait être l’état premier si l’on savait vivre : c’est en partie ce que j’essayais d’exprimer dans le post « Calbor via Alto de Poyo » en disant que je n’avais pas le projet de recommencer cette expérience (pour l’instant) et que je préférais emmener un bout du chemin vers d’autres aventures.

L’écrivain et poète suisse Gustave Roud, pratiquement inconnu en France malgré la magnificence de ses textes, a écrit sur la marche des textes qui sont pour moi comme une bible des chemins. Elles figurent dans un livre paru en 1932 qui s’intitule « Petit traité de la marche en plaine ».  Je connaissais déjà Gustave Roud mais j’ignorais cette oeuvre …….. . Et aussitôt plongé en elle, la sympathie inspirée par ce livre – sympathie au sens fort du mot – ressentir et connaitre avec – a fait resurgir en moi cet état second (mais qui pour tous, si nous savions vivre, devrait être l’état premier) où l’on se sent à la fois libéré du temps – comme au seuil de l’éternité – et chargé de toutes les particules de la mémoire, état provoqué et ressenti lors de ces rencontres imprévues avec une fleur, un animal, une lumière, un paysage, un visage, un sourire ou un regard absent qui fixe l’espace sans le voir. Gustave Roud a ressenti et exprimé les mêmes choses bien avant moi, frère dans le temps, lorsqu’il écrit dans le « Petit traité » :

« La marche est tissu imprévisible de sursauts, d’acquiescements, de dérives plus fructueuses que des poursuites. Source étrange de connaissance, hasard maître des merveilles ! C’est par l’extrême de la soif que vous connaissez la fraise sous la feuille, par l’extrême épouvante de vous-même que vous connaissez l’église et son ombre, c’est aux confins de la lassitude et du sommeil que vous connaissez la vague morte bue par le sable d’Août.  Connaissance par l’extrême de la ressemblance mais aussi de la différence. C’est au moment où tout en vous est retombement, glissement vers le sommeil, que vous connaissez l’élan rapide, le suspens léger de la lune au ciel de minuit. Il faut l’asphyxie de toute l’âme par une pensée qui flambe des heures et l’étouffe de sa fumée, il faut l’oreille rompue par la phrase intérieure pareille aux coques des pavots, pour connaître le chant aérien dans les feuillages et sa déchirante liberté ».

L’énergie du chemin

Depuis le début j’entends souvent des références à l’énergie du chemin ou à l’énergie des églises, chapelles, etc… Les croyants y voient un signe de Dieu, une confirmation de leur croyance, une preuve de l’existence de Dieu. Je ressens cette énergie : très forte du Puy à Conques, je la retrouve de temps à autre ensuite et je la perds complètement parfois pendant plusieurs jours. C’est alors une incitation au retour sur soi. Certains promettent le retour de l’énergie en Espagne avec un crescendo jusqu’à Saint Jacques. C’est un mélange Continue reading “L’énergie du chemin”